Souvenirs :
L'incendie du moulin
 


L'une m'assura "bien sûr que je me souviens, on cueillait les cerises", un autre affirma "mais je me rappelle bien puisque c'étaient les foins", une autre encore précisa "je sais que c'était la semaine des communions solennelles". De ces authentiques témoignages, on peut infailliblement situer l'événement fin juin de l'année 1934.

Ces journées-là, il avait fait très chaud. Les villageois, harassés par les pénibles travaux de la saison, reposaient dans la quiétude, rien ne laissant présager la terrible catastrophe qui sourdait dans le silence de cette sereine nuit d'été, et qui allait s'abattre sur le village d'Avanne et son Moulin.

Des bruits pourtant, mais si familiers puisque c'était un peu l'âme du pays qui se manifestait. Le murmure de l'eau du Doubs, courant sur les pentes du barrage, se mêlait au chant des turbines du Moulin. L'une animait la mécanique : transmissions pour le battage du grain, broyeurs, monte-charges ; l'autre, plus petite, actionnait la génératrice qui fournissait l'électricité aux agglomérations environnantes.

L'ensemble des bâtiments, remise des chariots, granges, greniers, silos, constituait l'essentiel de l'établissement, auquel jouxtaient bureaux et locaux divers, dont une ancienne nacterie, le tout regorgeant de grains, farines et autres froments ensachés ou non.

Tout à coup cette nuit-là quelque chose s'anime, des bruits, des appels s'élèvent, suivis de pas précipités. Une lueur inhabituelle grandit, tremble, s'agite et va s'amplifiant rapidement. Brutalement, brisant le silence, un sourd coup de gong se répercute, vibrant dans la demi-obscurité suivi d'un autre coup de la grosse cloche, qui bien vite sonne à toute volée comme un martèlement précipité. C'est un sinistre carillon qui secoue le village endormi, emplissant toute la vallée de ses échos "le Moulin brûle" ! La lueur immense fait reculer les ténèbres. Les ombres font place à un gigantesque panache de fumée grise tout illuminé, qui s'élève haut dans le ciel, masquant les étoiles, puis s'en va, poussé par le vent, en épaisses et massives volutes.

Dès les premiers coups de cloches, les habitants voisins, les pompiers du village sont accourus, organisant immédiatement la lutte contre l'incendie mais déjà cette lutte s'avère inégale, le sinistre étant trop avancé pour être jugulé. Faute de ne pouvoir la lui arracher, il faut faire "la part du feu". Aidés par des renforts venant de Besançon et des communes voisines, pompiers et volontaires noient tout ce qui risque de devenir la proie des flammes : greniers, piles de bois, meules de fourrages. Les femmes, les enfants font la chaîne avec des récipients, puisant l'eau au lavoir tout proche. Pas un mouvement de panique ou de relâche ne se manifeste pourtant dans cette foule active qui défend vaillamment logis, bétail, toute leur possession contre ce monstre déchaîné.

Soudain dans un fracas épouvantable, toute une charpente s'affaisse et croule, les craquements sinistres des bois, les lourdes masses s'écrasant en cascade, font un vacarme dont l'ampleur ne le dispute qu'à la violence du foyer à nouveau attisé. Tel un volcan, les flammes et d'énormes gerbes d'étincelles grondent, ronflent et crépitent en fusant droit vers le ciel, entraînant dans leur sillage sacs de toile, papiers, chiffons qui flambent comme de l'amadou et s'élèvent légers ainsi que des feuillets d'un livre qui brûle, virevoltant comme de gigantesques feux follets, pour dériver et porter plus loin, très loin, des torches menaçantes au risque d'élargir le brasier et propager le feu.

Partout aux environs des silhouettes s'agitent pour combattre les foyers qui naissent au gré du hasard : là sur un toit, là sur une pile de bois, ailleurs dans une friche ou dans une vigne. Des sapeurs du génie, venus des casernes de Besançon, protègent la colline pro- che, le fort de Planoise est une proie de choix, qui sait si quelque dépôt de munitions ou d'explosifs ne serait pas vulnérable à cette pluie incandescente ?

Entraîné du côté opposé, par l'eau de la rivière, un assemblage de poutres en flamme venu de la charpente effondrée flotte sur l'eau et lentement, très lentement, comme à regret, dérive le long de la berge, semblable à une carcasse de navire en détresse cherchant à accoster. Ces bois on les retrouvera loin de ce lieu, bien au- delà du "barco", entendez par là l'endroit où était situé l'embarcadère de l'ancien bac qui reliait Avanne à Aveney avant que ne fut l'actuel pont de fer, en aval du Moulin.

L'aube paraît. Vision aiguë de désolation. Ruines, murailles noircies, bois calcinés révèlent l'étendue du désastre. De nombreux foyers subsistent encore, lançant spasmodiquement des gerbes d'étincelles et de fumées.

Les lances adroitement manoeuvrées assument leur rôle de "coupe-feu" en abattant charpentes, cloisons, pans de murs, délimitant ainsi le territoire sacrifié tout en protégeant les bâtiments avoisinants.

Longtemps encore l'incendie trouvera de quoi s'alimenter puis, peu à peu, il va s'amenuisant, s'atténuant, pour enfin mourir de lui-même tout étant consommé, mais sans avoir été dompté.

C'est alors que l'on constate qu'un pan de mur, un seul pignon, est resté debout, épargné, protégé par on ne sait quel hasard et, tout en haut de ce pignon dans une niche ménagée dans la muraille, une statue de la Vierge est là, stoïque, souriante, pas même noircie ou souillée, intacte et sereine. D'aucuns affirment que c'est un miracle qui eut lieu, la présence insolite de cette statue ne pouvant autrement être expliquée. Bien sûr qu'il y eut miracle et il réside dans le fait que durant tout le déroulement de cet épique scénario il n'y eut aucune victime, pas même un blessé, malgré les mille dangers encourus par tous ces gens. On a parlé d'égratignures par les broussailles, écorchures à la suite de chutes sur quelques amas de décombres, brûlures superficielles de visage ou au bras et que l'on désigne communément par "coup de feu" mais tous ces bobos bénins étaient vétilles et futilités au vu des risques affrontés par ces gens anonymes et peu aguerris à ces circonstances.

De nos jours encore, les passants qui fréquentent les alentours du nouveau Moulin peuvent remarquer cette statue dans sa loge, les architectes ayant scrupuleusement respecté ce que le sinistre lui-même avait épargné. Ces derniers vestiges du Vieux Moulin d'Avanne témoignent d'un fait dramatique dont l'histoire ne se raconte plus guère que dans les réunions entre anciens villageois, lorsqu'ils évoquent les grandes affaires de leur jeunesse comme celle de l'incendie du Moulin d'Avanne, dont le souvenir n'est pas sur le point de s'effacer.

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