Avanne-Aveney : 1er juillet 1943

 

Nous étions le 1er juillet 1943, il faisait très chaud. Nous avons rentré du foin à trois reprises, trois voitures dans la journée.

Le soir notre père a dit :  « je suis bien content, nous avons fini les foins ».

Pour monter le foin au grenier, nous avions une déchargeuse à griffe. C’était bien facile. La voiture était placée devant notre porte d’entrée sur la rue. Papa sur la voiture chargeait la griffe qui ressemblait à une grosse araignée, afin qu’elle prenne le maximum de foin.

Je conduisais, dans la rue principale le cheval qui tirait le câble, et la charge de foin montait à la verticale jusqu’à une grosse poutre qui sortait du grenier. Il y avait un rail sur cette poutre, la déchargeuse suivait le rail à l’intérieur du grenier. Sur ce dernier, se trouvaient des sortes de butées, à intervalles réguliers pour déclancher la chute de foin sur le tas où on désirait que la charge de foin arrive.

Maman et mon frère se trouvaient là pour écarter le nouvel apport de foin.

Pendant que nos parents trayaient les vaches, nous avons préparé le souper. Malgré la chaleur de ces journées d’été, il fallait allumer le feu dans la cuisinière pour faire chauffer la soupe. Personne n’avait de cuisinières avec bouteilles de gaz, c’était la guerre et il en était ainsi chez tout le monde.

Nous ne savions pas ce que nous allions manger. René est allé chercher un peu de blé et dans ma mémoire, je le vois encore jeter avec un seau, ce blé dans le concasseur. Nous avons tourné la roue à la main. J’ai ensuite tamisé le grain écrasé pour avoir de la farine. Nous avons cassé des œufs, ajouté un peu de lait et préparé, avec cela, une bonne omelette.

Malgré notre jeunesse nous étions, en raison de la chaleur, tout de même fatigués. Après souper, j’ai aidé maman à la vaisselle et lavé les seaux servis à la traite de vaches.

Après cette journée bien remplie, nous sommes allés nous coucher. Inutile de dire que tous les quatre, tant nos parents que nous, n’avions pas besoin d’être bercés pour nous endormir…

C’était le dernier soir de mon frère à la maison, Dieu seul le savait.

 

 

Avanne-Aveney 2 juillet 1943, 5 heures du matin

 

Nous dormions tous si profondément, après la journée de la veille, que même les fenêtres restées grandes ouvertes pour jouir de la fraicheur de la nuit, nous n’avons pas entendu de véhicule arriver.

Nous avons été réveillés en sursaut par de grands coups de bottes et de crosses donnés dans notre porte d’entrée. On entendait des vociférations glutturales. Des soldats allemands couraient dans la rue principale et se mettaient en faction à intervalles réguliers.

L’ensemble des maisons où se trouvait la nôtre était cerné. Il y avait des soldats allemands dans la rue principale, la rue de la Fin et la rue Saint Edouard. Tout était braqué contre notre maison, on entendait le cliquetis de maniement d’armes, cela m’a fait peur.

Papa est descendu en toute hâte pour ouvrir la porte, mais il est remonté encore plus vite pour dire à maman : « c’est les Allemands, ils emmènent René ». Ils descendirent tous les deux précipitamment.

Mon frère fut arraché du lit, ils lui laissèrent juste le temps de mettre un pantalon. Il fut menoté dans le dos. Papa voyant qu’ils l’emmenaient pieds nus, courut dans sa chambre pour chercher ses chaussures. Devant la porte, un soldat allemand les lui prises des mains et les jeta dans la traction de la Gestapo qui démarrait.


 

Cela s’est passé si vite que quand je suis descendue, René n’était plus là, et la perquisition de la maison commençait.

Plusieurs sodats allemands sont entrés et se sont mis à ouvrir les porte des meubles. Ils en sortaient tout ce que bon leur semblait, tiraient les tiroirs, tout ce qui était rangé dans des boîtes était ouvert. Ce fut ainsi pièce par pièce dans toutes les chambres. À un certain moment, un soldat allemand s’est mis à feuilleter le cahier de chansons de mon frère qui était resté sur la table dans notre pièce d’entrée. Voici qu’il est tombé sur une page où il y avait « Viens HITLER sur la ligne Maginot », une chanson de 1939 dont le refrain était :

« Viens HITLER sur la ligne Maginot

Nos poilus t’attendent tout là-haut

Et si vraiment çà te presse

Ils te botteront les fesses

Viens HITLER sur la ligne MAGINOT »

Je pensais qu’il ne savait pas lire le français, mais c’était une erreur. Il regardait cela mais je crois surtout qu’il s’attardait plus sur le dessin à côté de la chanson. René était bon en cette matière, il n’était pas rare quand encore à St Joseph qu’il ait la bonne note de 5/5. Il avait, on peut le dire, sans exagération, un bon coup de crayon. Il avait dessiné HITLER, avec sa mèche sur le front, le bras droit à l’horizontale avec le brassard à croix gammée, marchant au pas de l’oie sur le globe terrestre.

Il avait deux cahiers de chansons assez épais dans lesquels il copiait les notes de musique et les paroles des chansons qui lui étaient prêtées. C’étaient souvent des chansons anciennes ou d’autres que l’on ne trouvait plus dans les magasins d’instruments de musique de Besançon, en raison de la guerre et de l’occupation. Toutes les chansons qu’il copiait sur ses cahiers étaient illustrées d’un beau dessin. Ses anciens copains d’Aveney s’en souviennent encore. Sur le deuxième cahier, il y avait : « Nous irons pendre notre linge sur la ligne SIEGFRIED ! ». Ils ont emporté les deux recueils de chansons de René, nous ne les avons jamais revus.

Nous étions, mes parents et moi, comme si nous vivions un cauchemar. Nous les regardions faire en silence.

Un peu plus tard, alors qu’ils faisaient l’inventaire de l’armoire qui se trouvait dans ma chambre, Papa a dit à un soldat Allemand : « Pourquoi avez-vous emmené notre fils » et à ma grande surprise, il répondit en français : « Che ne sais pas ». Ce qui nous a fait penser que ce soldat Allemand était sans doute un Alsacien

Hiltler ayant annexé l’Alsace, les Alsaciens qui faisaient partie de l’Armée Française ont dû revêtir l’uniforme allemand et marcher dans les rangs de la Wehrmacht sous le commandement allemand. Cela sans leur demander leur avis, sous peine de représailles pour leurs familles.

C’étaient ainsi, nous ne pouvions rien contre cela. Les vaincus du moment que nous étions, n’avaient rien à dire. Quelle tristesse c’était de devoir subir cela !

Dans ma chambre, ils sortaient les boîtes où était rangée la robe et les accessoires de ma Communion Solennelle. Ils regardaient jusque dans les corniches des armoires ! ils cherchaient surtout des armes, ils n’en ont pas trouvé. J’étais comme paralysée de peur. Mes parents avaient moins peur que moi, bien qu’étant bouleversés.

Par bonheur, les Allemands ignoraient que la maison en face de chez nous, se situant actuellement dans la rue de la Fin, nous appartenait. Nous y logions là notre cheval et y déchargions les voitures de foin à la fourche. Il fallait se le passer de l’un à l’autre jusqu’au dessus du tas. Il en était ainsi dans toutes les maisons où il n’y avait pas de déchargeuse.

René avait pour ainsi dire fait son domaine de la partie logement, qui ne comprenait que deux pièces donnant sur la rue principale ? Il y réparait nos vélos quand il y en avait besoin, mais pas seulement nos vélos. Il récupérait des armes quand il le pouvait, démontait révolvers ou fusils, les nettoyait, les graissait, les remettait en bon état de fonctionnement.


Je sais qu’un soir, avec Marcel BAUD, ils étaient allés à la Cure parler à l’Abbé VERNEREY, celui-ci fut mis dans le secret de leur organisation de Résistance. C’était surtout pour lui demander s’ils pouvaient jeter un coup d’œil sur les fusils qui servaient à faire du théatre. Bien sûr, il fut d’accord. De ce fait, René revint à la maison ce soir là avec deux fusils.

Nos parents se faisaient du souci en le voyant faire ce travail de remise en état de ces armes. Ensuite, il devait les monter à Larnod pour le mettre en lieu sûr, pensant qu’elles pourraient servir quand le moment serait venu.

 

La fouille de notre maison terminée, ils sont enfin partis, vers 8 heures ½ ou 9heures. Nous étions, mes parents et moi, encore bouleversés par ce qui venait d’arriver chez nous et cela sans savoir pourquoi.

Dans la matinée, j’ai entendu maman dire à papa : « ils vont le relâcher, il n’a rien fait ». J’ai gardé le silence. Et dans ma pensée, je me disais, pourvu que tout cela n’ait pas de rapport avec les jeunes de Larnod.

Vers 14 heures, voici maman qui me dit «nous sommes bien vendredi, aujourd’hui ? » Je lui dit que oui, elle reprit : «  la boucherie était ouverte ce matin, mais avec ce qui s’est passé, nous étions loin de penser à aller chercher notre ration de viande, et bien, tu  vas y aller ».

Je suis partie à Avanne à pied, il faisait chaud, les rues étaient pour ainsi dire désertes. Je suis passée vers chez Marcel BAUD, tout était bien calme comme d’habitude, cela m’avait plutôt rassurée, mais ce fut de courte durée.

Je suis à la boucherie, il n’y avait personne d’autre que le boucher, monsieur TERRIER, toutes les familles étaient venues le matin. II y avait la queue, habituellement, déjà avant l’ouverture du magasin et de très bonne heure.

Après que monsieur TERRIER m’eut remis notre ration de viande et que j’eus réglé, il me dit :

«  - À ce que nous avons appris, les Allemands sont venus arrêter ton frêre ce matin ? 

-          Oui c’est vrai, ils ont fouillé partout chez nous et on ne sait pas pourquoi.

-          Nous avons fait une tournée à Pugey ce matin et à ce qui nous a été dit, les Allemands auraient arrêté tous les jeunes de Larnod cette nuit ! »

En attendant ces paroles, j’en ai eu un choc. Je n’en croyais pas mes oreilles. J’ai dit au revoir et je suis partie. Cela tournait dans ma tête, je suis rentrée à la maison comme une automate.

 

 

 

 

 

                                                                                                                                        A. B.