Tranche d'Histoire à Aveney : le 16 juin 1940


C'était un dimanche, une belle journée ensoleillée s'annonçait. Hélas il n'y avait de beau que le temps. La saison des cerises était presque terminée, en ce printemps de 1940. Elle avait commencé de très bonne heure, vers le 20 mai. La cueillette était un rapport important pour beaucoup de familles de nos deux villages.

Dès le lever du jour, on entendait un roulement continuel des voitures sur la route de Lyon : bon nombre de familles depuis le Nord-Est de la France affluaient en direction de Lyon et du sud, fuyant l'armée allemande qui avançait à pas de géant. Cela d'après les nouvelles que nous avions par la radio (la TSF à l'époque).

Bien des personnes d'Avanne et d'Aveney, des familles entières, faisaient elles aussi leurs valises et quittaient leurs maisons. Nous étions tristes en pensant que les Allemands, nos ennemis allaient arriver là... chez nous... à Aveney.

Vers deux heures de l'après-midi, les soldats du Génie commencèrent à faire sauter les ponts de Besançon. Le pont de la République, le pont Canot, le pont Battant qui était si vieux : il datait des Romains. Alors de ce fait, les véhicules qui arrivaient sur Besançon furent déviés en direction d'Avanne. Tous les autres ponts étaient déjà détruits sauf le nôtre.

C'était une véritable marée humaine qui s'engouffrait sur notre pont, avec les moyens de locomotion les plus divers. Les familles les plus aisées avaient des voitures, souvent le matelas était fixé sur le toit. Il y avait aussi des voitures à chevaux, des charrettes, des motos et vélos, des gens à pied avec des poussettes d'enfants et d'autres avec un simple baluchon.

Tout cela donnait une vision qui n'avait rien de rassurant.

Au milieu de tous ces gens, il y avait nos pauvres soldats qui n'avaient plus de commandement, et qui partaient eux aussi droit devant eux. Quelle tristesse c'était de voir cela, nous en avions le coeur serré.

Vers trois heures de l'après-midi, on vit s'élever un énorme champignon de fumée noire qui montait dans le ciel, en arrière du Fort de Planoise. C'était un dépôt de carburant qui brûlait aux Près de Vaux. Les gens disaient : "Comme ça, les boches ne l'auront pas."

Tous ces gens qui fuyaient étaient tous plus pressés les uns que les autres. Ils montaient le chemin d'Aveney pour atteindre la route de Lyon.

Vers cinq heures du soir, les dernières personnes traversèrent le village, et il se fit un grand calme. Ce silence était un mauvais présage...

Nous avons vite compris que les Allemands allaient arriver. Les habitants d'Aveney qui étaient restés, rentrèrent chez eux en fermant bien leurs portes. Des familles descendirent dans les caves, d'autres montèrent dans les vergers.

Seul le père Hugues, notre voisin d'en face, s'assit sur le seuil de sa porte et attendit les Allemands dehors ! Il avait déjà bien 70 ans.

Un premier side-car arriva et un Allemand braqua sur lui son fusil, en lui disant "Soldats Français, partis par où ?" Le père Hugues leva les bras, il montra la rue principale et dit : "Par là":, alors que les derniers soldats français venaient de prendre la Vieille Rue et montaient par les sentiers dans les vergers, raccourci qui menait à aujourd'hui la rue des Jonchets et jusqu'à la route de Lyon.

Puis ils se mirent à sillonner le village avec leurs side-cars. Un moment après on les vit (à travers les rideaux) venir chercher notre faucheuse, notre râteleuse, la voiture à planche pour faire un barrage à l'entrée du village. Ils ont fait de même à toutes les entrées d'Aveney, sans doute aussi à Avanne.

Vers six heures et demie, Maman est allée traire nos vaches. Papa était allé avec ma tante et l'aîné de mes cousins chez notre Grand-Mère, qui était seule dans sa maison. Une des dernières du village dans aujourd'hui la rue de Beure.

Vers vingt heures environ, Maman nous a dit : "Il faut tout de même souper."

Alors que nous étions à table, nous avons entendu frapper à la porte. Maman avec mon frère est allée ouvrir. Là, nous avons vu pour la première fois de très près un soldat Allemand. Il disait : "Wasser, wasser." Mon frère René, qui était étudiant à St-Joseph et qui savait déjà quelque peu l'Allemand nous a dit : "Il demande de l'eau." Nous allions lui donner de l'eau, quand ce dernier s'est avancé jusqu'à la cuisine. Et nous ayant vu tous à table, avec un bon plat de lapin au milieu, nous a fait comprendre par gestes qu'il voulait manger. Nous lui avons avancé une chaise et mis un couvert.

Il était sale, la figure noircie de poussière, de sueur, de crasse ! Nous avons tous eu l'impression qu'il ne s'était pas débarbouillé la figure depuis plus de huit jours !

Il s'est mis à manger avec son casque sur la tête ! Il prenait les morceaux dans le plat avec ses doigts ! Nous nous regardions en silence. Je vous assure que personne n'avait envie de rire !

Nous étions très jeunes, j'avais douze ans, mon cousin treize ans, mon frère René quinze ans et notre Maman. Il y avait aussi un membre de la famille de mes cousins qui était sourd-muet, mais qui comprenait très bien les événements. Quand il fut rassasié, il se leva, repris son fusil qu'il avait accroché au dossier de la chaise et il s'en alla...

Après son départ, Maman nous a dit: "Maintenant qu'ils sont là, il va falloir vivre avec. Cela ne sera sans doute pas facile tous les jours et gare quand ils partiront." Nous ne savions pas que cela durerait, ni ce que seraient les jours à venir. Nous ne pouvions pas accepter une pareille débâcle. Il fallait rester dignes, ne rien dire et attendre...

Intérieurement, nous étions déjà des résistants. Heureusement que nous ignorions ce qui nous attendait, car cela nous aurait certainement fait très froid dans le dos.

Vue aerienne


Le 16 juin 1940, il y a eu à Avanne, un soldat Français mortellement blessé. Ils étaient deux à être descendu au village depuis le Fort de Planoise ce dimanche après-midi. Ils regagnaient le fort vers cinq heures du soir. Les Allemands qui arrivaient et venaient de passer le pont, les ont vu depuis Aveney et leur ont tiré dessus. Ils se trouvaient au-dessus des maisons d'Avanne qui sont sous les rochers, en bas du village.

Un a été fait prisonnier, l'autre est mort des suites de ses blessures. Il a été enterré au cimetière d'Avanne et y est resté pendant toute la guerre. Il s'appelait Roger Jeannot.
Au soir de cette journée si mémorable, l'occupation commençait.

A. B.


Article précédent : Edito
Article suivant : Georges Lemercier

Retour au menu Bulletins Municipaux
Retour à la page d'accueil


Ecrivez-nous